24 BOUGIES AU CARAMEL
Ce matin là, Ambre est arrivée en courant à moitié, le sourire jusqu'aux oreilles, nous tendant le dernier magasine pour lequel elle avait travaillé. Elle avait sélectionné une dizaine de photos et avait argumenté des heures durant afin de convaincre ses supérieurs de prendre ces clichés et pas d'autres. Elle était fière de nous montrer son côté convaincant et avait reproduit en imitation la situation qu'elle avait vécu avec son boss. Margaux nous avait quittées en coup de vent après nous avoir embrassées une à une.
« N'oubliez pas de venir demain soir pour mes 24 ans. Ce sera juste entre nous, sushi et séries à la con ok? »
Pour ses 23 ans, Margaux avait fait une fête avec une vingtaine de personnes dans une petite salle des fêtes qu'elle avait louée pour l'occasion. La soirée avait viré au cauchemar, la plupart des gens avaient finis complètements saouls, les autres en partouze dans les toilettes. Cette année elle voulait quelque chose de plus intime, entre nous quatre. Margaux virait bobo et commandait souvent des plats tout prêt, plus pratique, plus sain, plus écolo disait elle. Je ne comprenais pas vraiment le rapport entre tout ça, mais j'aimais les sushis. Isabelle et ses trente ans faisaient la gueule, elle se sentait vieillir.
« Je noie mon chagrin dans le café... dit elle.
-Ton chagrin? Ou ta crise de la trentaine? Répondit Ambre.
-Sa crise... Rajoutai-je.
-Ma crise sûrement... Quoi qu'il en soit vous ne pouvez pas comprendre. Surtout toi du haut de tes 25 ans... »
Il est vrai que je ne me suis pas présentée. Je m'appelle Axelle et j'ai 25 ans.
« Tu verras quand tu auras trente ans et que ton mec ne te fera plus l'amour qu'une fois par semaine, le samedi soir, tu te diras que tu es vieille. Et moche »
Isa adorait se plaindre et nous écouter la rassurer quant à sa beauté et son grain de peau impeccable. Ambre se lassait vite et prétextait un rendez vous important afin de se défiler, j'étais plus patiente et faisais preuve de savoir vivre... En réalité je scrutais la foule faisant mine d'écouter, et quand sa petite voix aigue ne se faisait plus entendre, je me reconcentrais sur elle et lui disais d'un ton rassurant « Tu es l'une des plus belle femme que je connaisse, je suis sûre que dans dix ans tu feras autant tourner les têtes sur ton passage ». Ca marchait. Mais ce jour là, sa déprime passagère me semblait bien plus profonde, elle ne parlait quasiment pas. Ambre avait déjà réussi à lâchement m'abandonner, j'étais donc seule face aux lamentations d'Isa.
« Il y a quelque chose dont tu veux me parler Isa?
-Pas vraiment... En fait...
-En fait?
-Je crois qu'Eric me trompe.
-Comment ça?
-Il passe beaucoup de temps en consultations. Disons que ses consultations sont plus longues. Je commence à avoir des doutes. »
A ce moment précis, deux réponses possibles s'ouvrent à moi. Soit je lui dis que son mec est un salaud qui se tape toutes les nanas pré pubères à la recherche de sensations fortes, soit je lui dis :
« Mais non ma grande -en prenant ma main dans la sienne- tu te fais des films... Où en est votre projet de bébé?
- Justement, parlons-en! Il m'a dit qu'il ne savait plus s'il était prêt. Du coup, je ne sais plus si je suis prête ou non. Il a réussi à me mettre le doute! »
Il est très fort cet Eric. Isa est prête depuis qu'elle a treize ans. Quatorze, faisons large. Elle est repartie à raconter sa vie de misère, je n'arrive plus à l'écouter. Pedro fait des allers et retours dans la salle, apportant ses cafés, portant ses plateaux, un groupe de jeunes joue aux cartes, et un beau mec me fait de l'½il... Très beau même. Il est brun avec de grands yeux noirs, les cheveux en bataille et la barbe mal rasée. Il boit un café et fume une cigarette. Quand il tire une latte il ferme son ½il droit, quand il aspire la fumée il gonfle les joues, et quand il la recrache il lève légèrement la tête. Il me sourit. Je détourne le regard. Isabelle continue de parler, ou plutôt de se plaindre, je sors une clope et tente de l'allumer.
« Isa t'aurais pas du feu? »
Non, elle ne fume pas, suis-je bête. Il me regarde, mon briquet m'a lâchée. Il souri et se lève, merde, mon briquet ne marche toujours pas. Il me le prend des mains et allume ma clope. J'en reste bouche bée et tente un « merci ». Il pose sur moi un regard qui doit vouloir dire « de rien allons nous installer à une table voisine ». Je lui réponds de mon ½il un « ok, j'arrive, et soit dit en passant, j'habite à telle adresse... ». Mais en réalité, il se contente de me dire « de rien, bonne journée », avec un sourire prétentieux, voire même vulgaire.
« Tu le connais? Me demande Isa.
-Absolument pas. Pourquoi?
-Tu mens mal ma grande. -Elle sourit- Très mal. -Elle boit son café- C'est qui?
-Je ne sais pas qui c'est arrête avec ça!
-Tu as couché avec c'est ça?
-Mais non arrête. Et il faut que je file Isa, j'ai deux trois courses à faire. On se voit demain chez Margaux. »
En réalité je n'ai pas mieux à faire que de boire un verre avec ma meilleure amie, mais mon beau brun ténébreux champion d'allumage de clopes vient d'entrer dans le magasin dans lequel je travaille. Je sors en vitesse du café et me précipite au magasin, manquant de me faire écraser une fois. Ou deux.
« Axelle? Tu ne commences pas à 14 heures? Me demande Amanda
-Ah non, pas aujourd'hui. Vous avez oublié?
-Peu importe, ça m'arrange même, je ne vais pas tarder à filer. Occupe toi donc de ce jeune homme. »
Il est là, juste en face de moi, regardant des paires de chaussures immondes, faisant mine de ne pas m'avoir vue. Amanda retourne derrière le comptoir, lunettes sur le nez, calculette en main. Je me sens timide et gênée, je ne sais pas vraiment pourquoi.
« Vous cherchez quelque chose de particuliers?
-Pas spécialement. Je suis juste d'humeur à acheter des nouvelles chaussures. Et je pense qu'une jolie fille comme toi pourrait me vendre n'importe quoi... non?
-Euh... Vous... Quel genre de chaussures vous portez en général?
-Ca dépend. -Il passe son doigt sur ma joue et relève légèrement mon visage- Une bonne vendeuse regarde les clients en face non?
-Sûrement. Je ne suis donc pas une bonne vendeuse c'est ça?
-Peu importe... Alors, ces chaussures?
-Je vais vous laisser faire un tour et on se retrouve à la caisse ça marche?
-Ca marche, Axelle. »
Sa beauté n'a d'égal que son culot. Il fait son petit tour dans le magasin, j'en profite pour aller en réserve afin de poser mon manteau et mon sac. A mon retour, il est déjà parti...
La soirée sushis de Margaux se déroule comme prévu, champagne et fous rires à volonté. Isa nous confie qu'elle a réussi à parler avec Eric et que leur projet de bébé est à nouveau d'actualité. Ambre est toujours aussi accro à son petit goûter, elle jouit et s'en contente. Notre bobo quant à elle, avait parsemé son deux pièces de bougies de toutes les couleurs, un mélange d'odeur embaumait la pièce, le caramel et les fruits rouges ne se marient pas vraiment... Après nos racontages de vie, Ambre s'éclipse, puis c'est au tour d'Isa. Margaux et moi restons toutes les deux.
«Quel connard cet Eric!
-Tu m'étonnes. Pourquoi elle s'accroche comme ça à lui?
-Attends ils sont mariés quand même!
-Et alors parce qu'on est mariés on peut baiser toutes les nanas qu'on rencontre?
-Non. Mais ils tiennent l'un à l'autre, sinon ils n'en seraient pas là. Non?
-Arrête. Ca s'appelle de l'habitude. Et de la routine.
-T'es pathétique Axelle. Rencontre quelqu'un, on en reparle dans cinq ans.
-Mais qu'est-ce que tu en sais toi? Tu peux prétendre avoir été amoureuse une fois dans ta vie?
-Et toi? Toi qui donne des leçons à tout le monde, depuis quand tu n'es pas sortie avec un mec?
-Qu'est-ce tu insinues?
-Tu as peur Axelle. Tu critiques la vie des autres parce que tu as peur de l'engagement.
-Je n'ai pas peur. Mais je n'ai pas envie de tomber sur ce genre de mec qui te prend tout et te laisse à poil sur le bord de la rue en pleurant.
-Tous les mecs ne sont pas pareils.
-Ok. Alors parle-moi d'une fille qui file le parfait amour avec son mec?
-Euh... Clara. Clara est avec son mec depuis deux ans. Et ils s'installent bientôt ensemble.
-Clara? Ta cousine Clara? Ils sont encore à l'école, dès qu'ils vont entrer dans la vie active ça ca clasher, c'est sur.
-C'est pitoyable. Aller file avant qu'on s'engueule, ça vaudra mieux. »
Je suis partie sans mot dire, ma moue de petite fille coléreuse avait envahit mon visage. J'avais envie de sortir, ma soirée n'était pas terminée... Je suis allée travailler, laissant l'excitation envahir les jeunes hommes lorsqu'ils commandaient une vodka ou tout autre alcool dit « fort ». A la fermeture, j'étais une des dernières encore debout, j'étais encore en forme, mais ma voiture beaucoup moins. Après avoir tenté de la démarrer une bonne dizaine de fois, soulevé la capot (et oui il faut bien faire semblant de chercher d'où vient le problème), et donné quelques coups de pied dans la portière, j'ai pris mon téléphone. J'ai attendu Pedro un bon moment, la nuit fut courte et le réveil difficile. Je me suis rapidement habillée, sans avoir pris la peine de me doucher, je voulais au plus vite m'occuper de ma voiture. Sans grande surprise, Pedro est resté couché et n'a pas daigné m'accompagner. J'étais donc contrainte de me rendre à pieds à l'autre bout de la ville, sous la pluie, les cheveux sales et les chaussures usées. Après quelques minutes de marche, une voiture s'arrête près de moi et la porte s'ouvre.
« Je peux te déposer quelque part? »
Je me retourne, c'est ce gentil gougeât qui m'a ouvertement draguée sous les yeux de ma patronne.
« Aller monte, je ne vais pas te laisser sous la pluie si? »
Je suis montée, il m'a sourit.
« Tu vas où comme ça, un dimanche matin, par ce temps?
-Ma voiture m'a lâchée hier soir, je vais voir ce que je peux faire...
-Avec tes petites mains? »
Oui avec mes petites mains qu'est-ce que tu crois? Une fois sur place, il est sorti de sa voiture et est venu m'ouvrir la porte. Il a ensuite allumé une cigarette et m'en a proposée une.
« Alors c'est ça ta voiture qui te fait des misères?
-C'est ça oui. »
J'étais frigorifiée, il était à l'aise. Clope au bout des lèvres, il a soulevé le capot et à commencé à regarder le moteur. Il me parlait sans que je comprenne vraiment, il avait l'air sûr de lui et m'a proposé de me ramener chez moi alors qu'il allait s'occuper du dit problème.
« Tu t'y connais en voitures?
-Plus ou moins. Mais y'a rien de grave... Tu veux aller boire un verre? Je t'invite. »
Nous sommes allés dans un café complètement vide, nous étions les seuls clients.
« Parle-moi de toi Axelle.
-Que je te parle de moi? Qu'est-ce que tu veux savoir? Je ne suis pas du genre à étaler ma vie sans intérêt pour me faire plaindre.
-C'est pourtant ce que tu fais là non?
-Comment ça?
-Tu me dis que tu as une vie sans intérêt, c'est bien pour que je t'en demande plus non? »
Il me fixait du regard, sûr de lui et a à nouveau allumé une cigarette.
« Ca fait longtemps que tu travailles dans ton magasin de pompes?
-Ca fait trop longtemps...
-Qu'est-ce que tu fous là bas alors?
-J'ai un appart à payer. Et entre nous, je n'ai pas une passion qui me motive. Et toi tu fais quoi?
-Informatique. C'est intéressant. Et ça paie. Je vais devoir partir. Je te ramène chez toi?
-Je vais rentrer à pieds, merci. »
Je me suis levée et lui ai pris une clope. Il me l'a allumée et s'est levé à son tour.
« Je te revois quand?
-J'en sais rien.
-T'as envie de me revoir?
-J'en sais rien.
-Moi j'ai envie... Axelle... »
Il m'a caressé la joue et s'est approché de mon visage.
« J'ai même très envie...
-Je ne sais même pas comment tu t'appelles.
- Dis-moi quand je peux te revoir, je te dis comment je m'appelle ça marche?
-Je ne sais pas si j'ai vraiment envie de savoir comment tu t'appelles...
-C'est toi qui voit. Rentre bien. »
Il est allé au comptoir, je suis sortie du bar et rentrée chez moi.
Quand je suis arrivée dans mon appart, Pedro était parti et m'avait laissé un petit mot : « Si ta voiture retombe en panne, fais moi signe. » J'ai filé sous la douche et ai passé le reste de l'après midi devant la télé. Le lendemain matin je travaillais à neuf heures, j'étais crevée, je me suis couchée tôt.